Avertissement.

Chers lecteurs, parfois les textes se jouent des ordres que je voudrais pourtant leur donner et s'affichent dans des tailles variables, à leur gré. Je ne prétendrais pas exceller dans le print mais c'est moins catastrophique que dans le numérique!!!

lundi 2 novembre 2015

│é.mi.gré│


Au format tabloïd jusqu’en 1995, le magazine coutait alors bien cher à fabriquer. Tiré à quelques milliers d’exemplaires tout au plus, les tirages augmenteront considérablement avec le premier changement de format à partir du N°42. Une ultime transformation à partir du n°60 avec les derniers numéros auxquels se joindra un cd rom, voire à l’occasion un dvd. En 2005, Emigre titre The End ; c’est la fin du magazine que célébrera le beau livre Emigre N°70, The Look Back Issue, paru chez Gingko Press en 2009.

Ici, le numéro 19, paru à l'été 1991.



On nous invite à prononcer (em’ǝ grā) mais bien que ce ne soit pas pour nous une juste transcription phonétique, c’est tout de même facile. C’est plus intéressant quand un flamand perdu en Californie cultive l’ambigüité linguistique…
 




« émigré » parce que le produit d’expatriés essentiellement hollandais comme son fondateur, Rudy Vanderlans qui quitte La Haye pour la Californie au début des années 80. Le magazine est un témoin de son temps, de cette époque qui voit apparaitre le Macintosh tel celui que s’offrirent Vanderlans et Zuzana Licko en 1984 (128 k de mémoire !!!) pour créer les premiers caractères du futur catalogue de la revue. La précieuse machine sert à la réalisation du deuxième numéro (1985) avec les premières imprimantes basse résolution de la marque à la pomme. Mais les allers-retours entre l’écran et le labo photo – via le Xerox – sont encore la gymnastique des créateurs à ce moment. Aussi le magazine illustre dans ses évolutions celles du matériel et des nouvelles postures du designer graphique eu égard aux technologies informatiques, à la PAO. Côté typo notamment, les premiers numéros rapportent le passage du bitmap matriciel primitif au Postscript qu’expérimentera Zuzana Licko dans ses premières créations…
 

Le logo originel: des ciseaux, un bâton de colle, et hop, à la photocop'! Vieille école, vraiment?
Ci-dessous, la petite ellipse qui fait feuille et qui apparait dès le numéro 14 et jusqu’au 29, à l’hiver 1994. Le logo, tel qu’investi en têtière du premier numéro, était alors le seul élément textuel avec la mention ‘A magazine for exiles’.

 

Le numéro que je partage ici appartient à une ère déjà consommée. Ce n’est plus un pionnier à proprement parlé. Pour autant, il est encore un manifeste des attitudes les plus prospectives. Les questions et enjeux créatifs soulevés dans les années 80 et qui animèrent la petite troupe réunie par Vanderlans sont toujours aussi prégnants à l’aube des nineties. Dans son contenu même, ce numéro rend compte de la fraicheur des débats qui continuent de bouleverser le paysage depuis les premières amorces postmodernistes quelques quinze ans plus tôt. La grosse différence, ici, est la relative maîtrise et une prise en charge décomplexée de l’outil informatique.

Pour en revenir aux contenus, il y a deux articles qui participent à distinguer particulièrement ce numéro parmi les plus remarquables des 69 parus jusque 2005.
 

 

D’abord l’article titre Starting From Zero qui revient sur les fins du design graphique. Ces quatre pages sont un état des lieux à la fois rétrospectif et franchement prospectif. D’abord un rappel des évolutions modernistes considérant aussi les antécédents Ruskin et Morris ; une définition bien utile et avec le recul nécessaire des enjeux modernes pour en venir, via la sortie de la Modernité, aux suites à donner – et aux formes, puissent-elles ne pas être superficielles – des expressions postmodernes. Un article essentiel sur le design en général.

Ensuite, la rencontre avec les acteurs de la Cranbrook Academy of Arts ; une somme d’interviews croisées des personnages de la grande école. Avec cet article, Emigre célèbre tout à la fois son attachement à certains pionniers inspirateurs tel Ed Fella mais aussi l’intégration de plus jeunes pousses à qui souvent Vanderlans confia la réalisation du magazine comme en 1989 (Emigre #10) où les étudiants de Cranbrook eurent carte blanche pour s’y exprimer. C’est là une caractéristique de la direction de Vanderlans que de laisser à tel contributeur toute la place pour déployer son expression librement et innover – idée chère à Vanderlans.
 



 

Dans son interview des acteurs de la Cranbrook Academy (Katherine McCoy, Ed Fella, Scott Makela entre autres), Rudy Vanderlans vient perturber le rapport des échanges avec des interventions parasites pour tenter de restituer l’ambiance de l’entrevue. C’est moins fin que dans la scène des comices agricoles chez Flaubert, mais il faut vivre avec son temps ! L’une de ces interventions récurrentes est celle du bébé des Makela chez qui Vanderlans séjourna pendant les trois jours passés auprès des professeurs et anciens de Cranbrook dans le Michigan; certains d'entre-eux devaient ensuite rejoindre CalArts et prolonger leurs collaborations avec le magazine.

Au passage, on peut observer les deux graisses aux dessins très distincts de Template Gothic...



 



Encartée dans la piqûre de la couverture, la formule d’abonnement et d’achat de produits associés sous la forme d’une enveloppe dans laquelle il ne reste qu’à glisser son règlement. Encore faut-il l’en défaire !!!

La dimension « business » et une approche très commerciale associant des productions musicales, de nombreux goodies et autres éditions limitées fondent un nouvelle approche de l’édition de magazine. Tant et si bien qu’en 1993, David Carson, tout juste embauché par Marvin Scott Jarett, directeur de RayGun reportera en couv intérieure (?) de cet autre grand magazine : « No Emigre Fonts » pour affirmer son indépendance face à ce modèle érigé en machine à vendre (voir Lewis Blackwell, 20th-Century Type, Laurence King, Londres).

 


En haut, la page dédiée aux productions encouragées par Emigre. En relais de l'annonce, un mailing complétait la promotion des artistes "emigre"... On trouve cet autre document (imprimé en bichromie) dans le livre Emigre 70.
 
 
Un extrait du catalogue de polices d’Emigre (dernière page avant le plat intérieur), toujours actif et qu’on peut consulter aujourd’hui en ligne.
Dans le sillage de l’entreprise d’Emigre, Neville Brody et Eric Spiekermann lancèrent FontShop International (FSI) en 1990. Ce projet connaitra une croissance fulgurante ; le catalogue de ces (nouveaux) acteurs de la typographie numérique comptera très vite plus d’une centaine de créations, marquées du fameux label FF (Fontfont) grâce, notamment, à une politique de vente très stratégique via un réseau plus développé de distributeurs franchisés. Puis, dans la foulée, c’est Fuse qu’inaugure Brody en 1991 comme une sorte de contre-modèle aux déploiements décrits au-dessus ; les fontes particulièrement expérimentales étaient données sur une disquette jointe à la publication ; véritable laboratoire manifeste.

 

 


LEGIBILITY ?

Dans ce registre, et au delà des critiques et échanges fussent-ils fort animés, il n’y a jamais eu la moindre ambigüité de la part de Vanderlans qui toujours positionna son magazine à l’intention d’un public intéressé et donc très exclusif, partageant les mêmes exigences que lui et son équipe. Un lectorat enclin à apprécier l’audace de tel geste graphique par-dessus le seul confort de lecture. Ceci étant connu, du moins pourrait-on le penser, les critiques ont été nombreuses et virulentes à l’endroit de la lisibilité des formes émises par Emigre. Certes, David Carson aura tôt fait d'endosser un certain déclin typographique de la posture réputée postmoderniste et « soulager » ainsi ses confrères californiens.  Mais avant ça, les animateurs d’Emigre vont en prendre pour leur grade. Et David Carson y aura même participé à l’occasion !!! On connait cet autre extrême qu’incarnait Massimo Vignelli ; ce dernier allant jusqu’à parler de « typo poubelle » pour qualifier les expériences de Vanderlans et Licko. Comme dernier souvenir de ce monstre sacré on a encore en tête sa participation au film Helvetica et son discours enlevé sur cette « wasted generation » qu’on associa aussi à la tendance grunge, au sale, au vain, bref, au paumé. Cependant, la rébellion qui peut flirter parfois avec un certain nihilisme que décrit Vignelli n’est pas une incohérence si on regarde du côté d’autres avant-gardes comme Dada ou les futurismes d'alors ; un parallèle évident en termes d’attitudes pour les créateurs d’Emigre qui avaient alors l’ambition de réinventer quelque chose de nouveau avec des moyens tout aussi nouveau. Un nouveau langage.


Steven Heller, dans Merz to Emigre and Beyond : Avant-Garde Magazine Design of the Twentieth Century chez Phaidon, n’y va pas non plus avec le dos de la cuillère. Il parle d’abord de typographie sorti d’un blender (un magimix pour être exact), puis évoque l’illisibilité et l’abstraction dans la fragmentation comme des objectifs – Vanderlans dans l’intro du numéro 19 de revenir pourtant sur ce que briser les règles n’est pas une fin en soi : « rule-breaking per se is not the goal ». Heller distingue tout de même l’incapacité de certains contributeurs à accepter les conventions avant de se réjouir presque (?) – suprême affront – de ce que les formes d’Emigre ont tôt fait d’être attendues, prévisibles, bonnes pour les ados accrocs à MTV.
C'est sûr, avec Emigre on est aux antipodes du verre de cristal de Beatrice Warde. L’interventionnisme du graphiste est ici autrement affirmé. So, What about legibility ? Est-elle définitivement entravée par les décalages et la déconstruction organisés par les animateurs d’Emigre ? Dave Mandl, journaliste et animateur de show radio américain se passionnant à l’occasion pour le design graphique, d’affirmer que, bien au contraire, les remous et ressacs de la mise en page implique le lecteur qui, capté par les formes – intelligentes, on imagine – pourra se concentrer autrement sur le sujet.
 
 
Finalement, il s’agit de ne pas se laisser happer par les seules formes de caractère. En effet,  Karrie Jacobs (in Emigre #15, 1990) d’insister sur le danger d’une approche trop micro-typographique quand il serait plus intelligent de considérer le langage à l’échelle « macro ». Elle dénonce un certain traditionalisme qui focalise son regard sur les formes typographiques isolées, en elles-même. Dans ce sens, d’autres contributeurs ayant autorité soutiendront l'action par leur participation aux pages d’Emigre. L’un des plus notables est Gerard Unger qui s’étend dans Emigre #65 (en reprise d’une première intervention dans le n°23) sur de nouveaux rapports à la lisibilité, considérant que les postures et attentes les plus classiques ne sont plus d’actualité et ne permettent pas d’apprécier les nouvelles propositions. L’article de Unger convoque aussi Phil Baines, qui lui soutient le principe selon lequel la lecture est un « phénomène dynamique ». Un argument évoqué par Zuzana Licko qui revenait alors sur « l’habitude nécessaire » à certaines formes; comme on peut aussi entendre que les propositions d’Emigre réputées vivantes, en mouvement, méritent aussi une adaptation du lecteur ; et ne s’adresse-t-on pas à un public disposé à se prêter au jeu ?
 
 
Quoi qu’il en soit, notre numéro 19 avec son caractère unique alimente encore les débats. Ce choix assumé d’investir exclusivement le tout neuf Template Gothic de Barry Deck peut même paraitre un pied de nez à certaines critiques basées sur un emploi désordonné de formes profuses et dépareillées. Ici, un choix unique tel que pouvait le prôner les modernistes ; c’est rigolo !
 
 


 



 

C’est pourtant à Carson qu’on colla l’étiquette « typo grunge » mais là, sur mon disque de Pearl Jam (Epic, 1993), c’est bel et bien la typo de Barry Deck chez Emigre !!! Bon, on la trouve aussi sur les paquets de TUC goût bacon alors

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